Quand la moutarde monte au nez… Que se passe-t-il lorsqu’on s’agace ? Quelles sont les situations et les contextes propices à l’irritabilité ? Que faut-il faire de cette subite montée d’exaspération : la contrôler ou l’exprimer ? Huit questions sur l'énervement.

Enervement : on met sur pause ou on explose ?
Enervement : on met sur pause ou on explose ? © Getty / Peter Dazeley

Albert Moukheiber, docteur en neuroscience cognitive, Martin Legros, rédacteur en chef de Philosophie magazine, Christophe André, psychiatre, et Marie-Laure Zonszain de Femme actuelle ont répondu à ces questions, et délivré quelques conseils au micro d’Ali Rebeihi dans l’émission Grand bien vous fasse. 

1- L’énervement : de quoi parle-t-on ? 

Martin Legros : "Au départ, le mot énervement est l'inverse de l'irritation ! S'énerver vient du latin "enervare" qui signifie être privé de ses nerfs. Suite à la découverte du système nerveux au XVIIIe siècle, le mot devient "être en tension", "être électrisé" par une situation ou par une fatigue interne. 

L’énervement est l'impensé du quotidien. À la différence de la colère, il n’y a pas de grand traité sur le sujet. Il est une découverte tardive de la modernité. Dans la vie moderne, en particulier la vie urbaine, l'agacement est devenu source d'énergie

Nous fonctionnons à l'énervement.

C'est vrai dans les transports, ou sur les réseaux sociaux : la vie numérique fonctionne avec indignation et énervement." 

2- Pourquoi s’énerve-t-on ? 

Albert Moukheiber : "On s’énerve suite à un décalage entre nos souhaits et la réalité. Notre cerveau est en perpétuelle adaptation, et dans ces hiatus, il peut y avoir de la surprise, de la joie, ou... de l’énervement. 

Martin Legros : "L'énervement est l'irritabilité de notre système nerveux face à la résistance du réel, de l'adversité ou de la supposée incompétence de nos semblables. Il résulte bien souvent des suites de notre fatigue ou de notre intolérance aux désagréments du quotidien."

Christophe André : "L'énervement est la première étape de la colère. C’est une réponse à l'accumulation, et à la répétition des entraves, des frustrations, et des complications du quotidien. Parfois, on regrette non pas de ne pas être énervé face à une situation, mais de ne pas être intervenu. Mais là, l'énervement peut nous donner le petit élan pour l'intervention. Mais comme la conduite automobile, si on arrive à fond, avec l'énergie de la colère et de l'énervement, on risque le krach."

3 - D’où provient l’énervement ? 

Albert Moukheiber : "D’un trop plein de contrôle ! L’une des raisons des énervements est la mise de côté aujourd’hui des émotions négatives. Il ne faut pas être en colère, il ne faut pas être triste… On doit être tout le temps performatif, fonctionnel, etc. 

Et, paradoxalement, l’irritabilité serait une sorte d'effet rebond de ce contrôle.

Nos émotions sont une boussole pour notre action et du coup, s'énerver est un signal pour changer quelque chose."

4- De quoi dépend l’énervement ? 

Albert Moukheiber : "L’énervement dépend beaucoup de notre état physique en amont. La fatigue, ou la faim poussent à être plus en colère. L’anxiété est un autre facteur. On sait que l’angoisse accroit les estimations catastrophistes. On imagine que les choses vont mal se passer. Comme nous sommes des animaux sociaux, l’attitude d’autrui agit également sur notre comportement."

5 - Pourquoi s’agace-t-on dans les transports en commun ? 

Martin Legros : "L’énervement survient dans les transports car, dans notre culture contemporaine, les individus ont des trajets personnalisés. Ils en sont convaincus. On leur dessine leurs parcours comme s'ils étaient seuls sur des cartes. Puis, ils rencontrent les autres, qui eux aussi ont leurs trajets individualisés.

Mais comme aujourd’hui, on a de plus en plus de mal à faire espace commun, les frictions surviennent."

6 - Et en voiture ? 

Martin Legros : "Dans le contexte très contemporain des grandes villes, avec l'arrivée des trottinettes, et le développement des vélos, nous sommes tous confrontés à de nouveaux usages. Les utilisateurs de la route essayent plus ou moins de s'en sortir. 

Mais au-delà, si vous connaissez quelqu'un qui fraude le fisc, vous ne pouvez pas le constater. Vous n'avez pas l'information. Or, dans la rue, vous connaissez le code de la route et voir que les autres ne respectent pas les règles, ça agace."

Ali Rebeihi : "Et comme le remarque l'excellent philosophe Matthew Crawford, dans une voiture, on est enfermé dans sa propriété privée et protégé des autres au volant. Nous nous sentons libres d'insulter notre prochain. Les autres véhicules sont vus comme des obstacles immédiats à notre liberté de circulation."

7- Que faire de son énervement ? 

Martin Legros : "Les philosophes ont une fâcheuse tendance à vanter l’impassibilité. Je suis au contraire convaincu que l'énervement peut être fécond. Parfois, ne pas s'énerver est une faute devant une injustice ou même pour soi-même. En s'énervant, la pression de la cocotte-minute peut tomber. Et on peut retrouver un état de stabilité très perturbé."

Christophe André : "J'ai un regard différent. En tant que médecin, j’ai vu voir les dégâts des émotions douloureuses ou négatives, mal contrôlées. 

Toutes les études de psychologie expérimentale montrent que plus on incite les gens à lâcher la bride à leur énervement, plus la fois suivante, la colère sera forte.

S’abandonner à la colère est toxique."

8 - Un dernier conseil ? 

Christophe André : "Prendre l’habitude régulière de se poser, de se relaxer, faire de l'exercice physique, permet face à une situation de frustration d’appuyer sur le bouton "pause". On va être capable de dire à l'autre : 

Attends, je suis très énervé, je sors cinq minutes et je reviens.

Suspendre l'action, aller respirer un petit peu dehors, permet de reprendre le contrôle. C'est évidemment plus facile à dire qu'à faire."

ECOUTER | Grand bien vous fasse sur est-il possible de ne jamais s'énerver ?

Avec :

  • Albert Moukheiber, docteur en neuroscience cognitive, psychologue et auteur de Votre cerveau vous joue des tours (J’ai lu)
  • Martin Legros, rédacteur en chef de philosophie magazine 
  • Christophe André, écrivain, psychiatre et psychothérapeute