Nous sommes nombreux à scanner le code-barre d’aliments que nous reposons en douce en rayons en cas de barre rouge. Que valent ces applications qui répertorient les produits considérés comme bons ou mauvais pour notre santé ?

Que valent les applications d'évaluation des aliments ?
Que valent les applications d'évaluation des aliments ? © Getty / Peter Cade

Quelques pistes données par des spécialistes des questions alimentaires pour juger ces applications qui peuplent nos smartphones et évaluent la qualité nutritionnelle des produits alimentaires que nous achetons. 

Avec le Dr Arnaud Cocaul, médecin nutritionniste, Pierre Slamich, co-fondateur de l’association Open Food Facts, Antony Fardet chercheur en alimentation, Barbara Bidan, directrice santé et alimentation durable chez Fleury michon et la Docteure Nathalie Lacrosnière dans l’émission Grand bien vous fasse présentée par Ali Rebeihi. 

Des applications qui fonctionnent grâce à des classifications des aliments

Pierre Slamich : "Les applications Yuka ou Openfoodfacts fonctionnent de façon collaborative. Si un produit apparaît, le consommateur le soumet en trois photos à un logiciel qui extrait les informations, et en tire une note.

Grace à ce geste citoyen la prochaine personne qui le scannera bénéficiera de ces informations cruciales pour la santé. Les données sont libres. Ces applications sont des sortes de « Wikipédia des aliments ». Indépendantes des entreprises agroalimentaires, pour évaluer les aliments, elles combinent plusieurs critères et se basent entre autres sur les nutriscores (étiquetage qui classent les aliments en 5 lettres liées à une couleur) et la classification Nova des aliments. "

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Antony Fardet : "Nova, c’est une classification brésilienne des aliments devenue internationale. Elle classe les aliments en quatre groupes : 

  • Les aliments pas ou peu transformés : on n’y ajoute rien mais certains conservateurs sont tolérés. 
  • Les ingrédients culinaires issus de la nature transformés : l’huile, le sucre, le sel, le gras, les épices, le sel, le poivre que l’on peut utiliser à la maison en toute sécurité.
  • Les aliments transformés qui combinent les deux premiers groupes : le pain, les fromages, les sardines à l’huile, les plats du terroir faits à la maison…
  • Les aliments ultra transformés : ce sont des aliments auxquels on va rajouter des artifices (sirop de glucose, sirop de fructose, maltodextrine, additifs de synthèse…) Là, on entre dans ce qu’on appelle la « fake food » en s’éloignant des aliments d’origine. Ce sont des produits dont la matrice a été déstructurée pour la rendre hyper attractive."

Pierre Slamich : "Parfois un produit peut être paradoxal comme avoir un bon score nutritionnel et être très transformé. Le coca light : est sans sucre, mais plein d’édulcorants."

Des applications très utiles pour s’informer

Pour le docteur Catherine Lacrosniere, "Les nutritionnistes qui ne cessent d’inciter leur patients à lire les étiquettes des produits qu’ils consomment se réjouissent que des applications le fasse pour eux. Yuka et les autres ont l’immense avantage d’éveiller le consommateur à l’information nutritionnelle. Même si ça ne remplace pas une éducation".

Barbara Bidan : "Ces applications participent à mouvement de fond vers le manger mieux. Elles permettent au consommateur d’avoir accès à une information plus simple (les étiquetages sont un peu compliqués à décrypter), éclairer leur choix et de pouvoir comparer".

Mais elles ne tiennent pas assez compte des portions

Aurélie, auditrice : "Il faut faire la part des choses : il est normal que le beurre soit classé comme mauvais pour la santé par Yuka car c’est très gras, mais il ne faut pas faire une obsession en scannant tout".

Pour le docteur Arnaud Cocaul : "Le problème, c’est qu’on n’a pas les la quantité. On ne mange pas les aliments avec un code-barre, on mange un produit avec une portion donnée. Vous pouvez avoir un produit avec un nutriscore E, donc une mauvais note, mais si vous en prenez, comme pour le chocolat, 5 ou 10 g, c’est bon pour la santé".

Elles ne mesurent pas toujours l’impact sur la planète 

Pierre Slamich : "À Openfoodfacts, on essaye de calculer l’impact environnemental des produits français grâce aux données de l’ADEME (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie) sur la viande ou le poisson. Par exemple, les lasagnes au saumon ou au poulet sont moins impactantes pour l’environnement que le bœuf"

À trop s’y fier, un risque d’orthorexie alimentaire 

Arnaud Cocaul : "Dans la cacophonie nutritionnelle à laquelle même des médecins participent, les consommateurs sont paumés face au choix alimentaire. Ils se retrouvent dans un supermarché avec une opulence de choix, et ne savent plus quel yaourt ou gâteaux choisir tellement il y en a. S’ajoute à cela des messages contradictoires sur l’alimentation : on a dit aux gens de manger des fruits et des légumes, et il y a quelques années, il y avait de l’autre côté, Pierre Dukan, par exemple, qui recommandait de ne surtout pas manger de fruit. 

Ces gens perdus sont de plus en plus rigides face à leur alimentation. Des patients viennent me voir en disant : « non, je ne vais pas réintroduire des féculents qui vont me faire grossir… ». Ou avec la viande : les gens sont de plus en plus végétariens, et se méfient du poisson à cause du mercure. On a l’impression que certaines personnes utilisent ces applications de façon exagérée. Le risque c’est de les rendre encore plus malheureux vis-à-vis de leur alimentation.  

L’orthorexie (le fait d'être très rigide avec l’alimentation, de manger de moins en moins de choses, avec le risque de basculer dans la restriction cognitive voire l'anorexie) progresse. En France aujourd’hui, 11% des moins de 17 ans sont maigres, surtout des filles. 

Il faut apprendre à lâcher du lest, à se faire du bien. Les gens, en s’interdisant tout, sont malheureux comme la pierre. Je préconise de temps en temps de se faire plaisir, de s'offrir un bon gâteau plutôt acheté dans une bonne pâtisserie - et au lieu de le dévorer sans réfléchir dans la rue : de faire une pause, d'éteindre les écrans, de mastiquer, et de manger en pleine conscience…"

Des données pas si vérifiées

Arnaud Cocaul : "Comme c’est participatif, que c’est le consommateur qui introduit les données, c’est très bien. Mais le problème, c’est la vérification des données. Qui vérifie derrière ? C’est pour ça que Yuka s’est séparé d’Openfoodfacts depuis 2018."

L’idéal serait de s’en servir de temps en temps

Arnaud Cocaul : "D’après l’Institut d’Etudes IRI, en France au premier trimestre 2019, 22% des Français ont utilisé une application nutritionnelle contre 5% en 2018. Mais l’idéal serait de ne pas avoir à trop se servir des applications. Sur les marchés, on ne trouve que des produits bruts. C’est cela qu’il faut encourager. Et dans les hypermarchés, on se méfie des promotions, on lit les étiquettes : plus la liste des ingrédients est courte, mieux c’est, et si on ne connait pas les noms des composants, on passe son chemin. "

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