Travaillons-nous plus lorsque qu'on le fait depuis chez soi ? Le Covid-19 a-t-il fait voler en éclat la frontière entre sphère publique et sphère privée ? Voilà quelques matières à réflexion que nous soumet Martin Legros, rédacteur en chef de "Philosophie Magazine"

Le télétravail
Le télétravail © Getty

"Je voudrais vous partager avec vous une réflexion philosophique qui m'est venue suite à une série de témoignages assez concordants sur l'expérience du télétravail, donc du travail à domicile qu'on a tous plus ou moins expérimenté. Avec le Covid-19, le nombre de salariés qui sont passés en télétravail a en effet explosé et je dirais que quel que soit le jugement que l'on porte sur cette expérience, certains y voient la possibilité de travailler dans le confort de son domicile en évitant les contraintes du transport, de la vie de bureau, etc. Et d'autres redoutent une sorte d'immixtion du travail dans la vie de l'intime. 

Une chose est sûre, c'est que loin d'alléger le fardeau du travail, le télétravail semble l'avoir alourdie et les individus ont le sentiment de travailler encore plus qu'avant. 

On aurait pu s'attendre à ce qu'éloignés du regard de nos collaborateurs et de nos chefs, pouvant gérer le temps comme on l'entendait, nous allions réduire la voilure. Or c'est tout le contraire qui s'est passé. 

Avant de dénoncer une aliénation, une forme de servitude volontaire qui est certainement à l'œuvre dans ce phénomène. Je crois qu'il faut d'abord s'en étonner et je me demande si la réponse à ce phénomène n'est pas du côté justement de la philosophie plutôt que du management. Et elle tient à une grande question qui est la question en réalité de l'union de l'âme et du corps. 

Je m'explique.

Le télétravail implique en effet qu'une partie des frontières qui sépare la vie professionnelle et la vie privée est rompue. On l'a beaucoup dit d'ailleurs, à propos des applications comme Teams et Zoom, où vous exposez en quelque sorte à vos collaborateurs votre décor intérieur. Mais au-delà de la visibilité, le télétravail touche l'architecture matérielle du travail. En règle générale, quand je vais au travail, je dois franchir toute une série de frontières, de sas : le seuil de mon appartement, la distance qui me sépare de mon entreprise, l'espace qui est dédié dans mon entreprise à mon lieu de travail.  

Tout cela est une architecture matérielle du travail. Elle avait déjà bougé avec le numérique, avec les mails, etc. Mais l'expérience du confinement lui a donné un tour radical. Les frontières, les barrières, les distances qui existent entre l'intime et le professionnel ont sauté. Or, tout se passe comme si l'absence de frontières matérielles entre moi et mon travail se répercutait au niveau mental. 

Dès lors que les cloisons matérielles tombent, les cloisons psychiques tombent aussi. 

Je garde non seulement ma "To-do-list" tout le temps en tête, mais plus rien ne m'empêche de réaliser les tâches ici et maintenant, tout de suite, dans ce chez moi qui est devenu mon lieu de travail. Cela me semble révélateur de l'union de l'âme et du cœur.  

Le philosophe Merleau-Ponty, qui a beaucoup insisté sur le fait qu'il n'y avait pas de séparation entre les deux, que le corps était en réalité le véhicule de notre être au monde, le disait très bien :

L'union de l'âme et du corps n'est pas scellée par un décret entre deux termes extérieur, l'un objet, l'autre sujet. Elle s'accomplit à chaque instant dans le mouvement de l'existence et elle s'accomplit dans les deux sens. Le corps projette mon existence au-dehors dans le monde, mais à l'inverse, le dehors, l'organisation du dehors, s'imprime en moi dans mon espace mental. 

"Notre existence est spatiale", disait encore Merleau-Ponty. "Elle s'ouvre sur un dehors, au point que l'on peut parler d'un espace mental."

Je crois que c'est à partir de là qu'on peut comprendre l'importance du télétravail. Ce n'est pas seulement un changement d'organisation matérielle, c'est peut être une révolution psychique, une révolution qui touche à l'âme et au corps du travailleur. Raison, sans doute pour l'encadrer le plus finement possible.  

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