Il est l'un des philosophes les plus atypiques du XIXe siècle. Nietzsche c'est cette pensée bien singulière qui consiste à essayer d'intégrer le négatif dans le positif afin de mieux alimenter notre force vitale. En cette rentrée 2020 particulièrement anxiogène, Nietzsche permet de repenser nos conditions d'existence.

Philosophie : comment cultiver "la force vitale" de Nietzsche et trouver du réconfort ?
Philosophie : comment cultiver "la force vitale" de Nietzsche et trouver du réconfort ? © AFP / Damien Meyer

Invités de "Grand Bien Vous Fasse", les philosophes Laurent Giassi et Nathanaël Masselot expliquaient, au micro d'Ali Rebeihi, en quoi la philosophie de Nietzsche peut être d'un grand réconfort, tout particulièrement en cette rentrée 2020. 

Formé à l’origine pour une carrière religieuse, il se consacre à la philologie, effectuant des études de lettres classiques, et vouant définitivement sa vie à la philosophie. Il est également poète, pianiste et compositeur. Nietzsche est un philosophe qui reste toujours inclassable aujourd'hui, souvent apprécié pour avoir tenu à s’inscrire en marge de la pensée philosophique conventionnelle.

Un philosophe atypique qui invite à repenser nos conditions d'existence 

C'est un penseur connu pour ses caractères de pensées antagonistes, révélant au grand jour une attitude et un esprit aussi complexes qui lui ont très souvent valu d'être rejeté par ses semblables. Il a toujours eu le don de renfermer quelque chose d'assez indiscernable. Sa passion pour la tragédie grecque antique aura conditionné, jusqu’à la fin de sa vie, son esprit et sa pensée philosophique. 

C’est un individu exalté, quelqu'un qui n'a pas de préjugés, un penseur libre dont la réflexion a toujours été polymorphe

- Laurent Giassi

Il faut dire que son sens complexe de la philosophie lui vaut souvent d'être perçu comme un philosophe alimentant un sentiment de dépréciation de l'existence. Qui plus est dans une société où nombre de penseurs considéraient, selon lui, que le développement personnel devait aboutir nécessairement au refus de la souffrance quelle qu'elle soit, et reposer sur tout ce qui peut calmer, apaiser un individu afin qu'il ne vive que dans une forme de systématisation d'un bonheur absolu. Pourtant nombre de ses adeptes ne cessent de louer son indépendance d'esprit, car dégageant en finalité une pensée beaucoup plus fine et subtile que celle qu'on veut souvent lui prêter. 

Plus que de prôner la "volonté de puissance" et l'image du "surhomme" comme fin en soi, Nietzsche entend décortiquer les mécanismes d'une philosophie qu'il qualifie de "dogmatique" tant celle-ci pousserait instinctivement chaque individu à penser les conditions d'une existence bien-heureuse en évitant à tout prix de considérer les parts d'ombre, les éléments et évènements négatifs, tragiques qui structurent pourtant quotidiennement notre vie. Il considère que celles-ci sont indispensables pour se repenser soi-même, ainsi que le monde qui nous entoure. 

Portrait de Friedrich Nietzsche (1844-1900)
Portrait de Friedrich Nietzsche (1844-1900) © AFP / Bianchetti Stefano / Leemage

Accepter et intégrer ses propres malheurs pour acquérir une plus grande "force vitale"

Si nous devions résumer Nietzsche quant à sa conception philosophique du bonheur, celle-ci n'est pas, selon lui, une fin en soi. Ce que nous entendons par "bonheur", il l'appelle, lui, "force vitale" ou "volonté de puissance" alliant la joie et le tragique. Le bonheur résiderait ainsi, selon lui, dans la "volonté de puissance individuelle", comme la force qui résulte des victoires sur soi-même, en fonction de nos différents affects qu'ils soient positifs et négatifs. Pour le philosophe, le bonheur, appelons-le comme ça, consiste, pour un homme ou une femme à "surpasser les difficultés d'être au quotidien". 

Nietzsche cherche à montrer comment "la joie" et "le tragique" sont deux composantes indissolubles dans la condition humaine qui se complètent et doivent être pensées ensemble pour atteindre une meilleure combinaison existentielle. 

Le bonheur, chez Nietzsche, repose en somme sur l’ambivalence de la vie. 

Nathanaël Masselot explique que, "la première fois que Nietzsche parle du "bonheur" c'est dans le second volume de ses Considérations inactuelles où il imagine quelqu'un qui regarde un troupeau de bétail et admire le bonheur qui semble émaner des vaches pourtant attachées au piquet de l'existence sans qu'elles n'aient aucune conscience du temps qui passe. Nietzsche dresse une psychologie extrêmement fine de l'individu en s'intéressant à tous nos moindres affects, s'autorisant à nous décrire dans toutes nos facettes, y compris dans ce que nous avons de plus faible et complexe en nous"

Laurent Giassi ajoute que "Nietzsche entend contredire la définition conventionnelle du bonheur qui fait consensus chez nombre de philosophes depuis les origines, qui imaginent qu'une société heureuse, c'est une société où chacun parviendra à s’édifier une espèce de standard de vie pour arriver à tous prix à réduire le plus possible la souffrance. Ce à quoi il répond ce fameux aphorisme" : 

Ce qui ne me tue pas me rend plus fort 

- Nietzsche, Crépuscule des idoles (1888)

Par là il estime que le bonheur consiste à d'abord intégrer le négatif quel qu’il soit. Plutôt que de vouloir supprimer à tout prix la souffrance de sa vie. Nathanaël Masselot précise que, chez le philosophe, nous sommes toutes et tous habités par des parts d'ombre qu'il faut accueillir pour mieux prendre conscience de soi-même comme du monde qui nous entoure"

Dans l'idéal, il faut pouvoir aimer les choses telles qu'elles sont. Le bien ne peut exister qu'en acceptant de prendre en considération le mal.

- Nathanaël Masselot

En effet, Nietzsche estime que cette opposition "bien/mal", "bon/mauvais", "négatif/positif" est bien trop rigide pour penser tout ce qui nous entoure, c'est pourquoi il faut les intégrer l'un dans l'autre

Apprendre à vivre avec les choses négatives c'est aussi éviter sans cesse les remords. C'est ce qu'il appelle le concept "d'éternel retour". Il nous invite à intégrer ces choix, ces actions que nous avons pu faire par le passé parfois à contrecœur. On ne peut pas être heureux si l'on rumine sans cesse le passé. Nathanaël Maslow rappelle au passage que "l’oubli" est jugé nécessaire par le philosophe pour faciliter l'accueil positif du passé". 

Initiation à Nietzsche avec "Humain, trop humain" (1878)

C'est le livre que les deux philosophes vous conseillent de lire pour découvrir et s'initier à Nietzsche et sa philosophie. Nathanaël Masselot évoque tout particulièrement ce dialogue entre un voyageur et son ombre, à la fin du livre, où le voyageur renvoie nécessairement aux individus en général, quand l'ombre formule, elle, les fameux recoins de notre personnalité, nos angles morts, nos instincts qu'on ne s'autorise pas toujours à voir et que Nietzsche va décrire. 

Alors qu'une ombre est souvent considérée comme quelque chose de plutôt négatif, là, Nietzsche donne à penser que celle-ci est une simple manière de voir les choses telle qu'elles devraient être chez chacune et chacun. La vie est naturellement faite d'ombre et de lumière

Tu sauras que j'aime l'ombre comme j'aime la lumière. Pour qu'il y ait beauté du visage, clarté de la parole, bonté et fermeté du caractère, l'ombre est nécéssaire autant que la lumière

- Le voyageur s'adressant à l'ombre, dans "Humain, trop Humain" 

C'est, selon Nietzsche, grâce à cet équilibre des choses, par-delà le bien et le mal - pour reprendre l'un de ses plus célèbres ouvrages - entre nos faiblesses et la faculté de pouvoir aller de l'avant que l'on va pouvoir affirmer notre force vitale. 

Aller plus loin 

🎧 RÉÉCOUTER - Grand bien vous Fasse : Comment Nietzsche peut nous aider dans la vie ?

📖 LIRE - Laurent Giassi, Nietzsche de A à Z (PUF)

📖 LIRE - Nathanaël Masselot, Agir et penser comme Nietzsche (Édition de l’Opportun)