Vous connaissez peut-être l'expression "tomber pour mieux se relever" ? Dans "Modern Love", le philosophe Charles Pépin explique quelles sont les vertus de l'échec qu'il soit amoureux ou professionnel : au lieu de vouloir l'éviter à tout prix, il faut au contraire apprendre à l'accepter pour mieux réussir sa vie.

Pourquoi l'échec peut-il nous aider à mieux réussir ?
Pourquoi l'échec peut-il nous aider à mieux réussir ? © Getty / FatCamera

Accepter l'échec pour mieux réussir sa vie, ça consiste en quoi ?

Charles Pépin : « Si on prend par exemple l'échec amoureux, le plus violent, c'est quand on se dit qu'on n'a pas été à la hauteur et que c'est en raison de son comportement que, finalement, la relation a échoué. 

Quand on pense être responsable d'un échec, c'est très dur à vivre alors que, pourtant, c'est la condition même du rebond ! 

Il y a aussi ceux qui sont dans le déni et qui assument pleinement leur responsabilité. Ceux-là n'auront pas plus de chance de ne pas répéter ces mêmes erreurs un jour ou l'autre puisqu'il n'y a pas là non plus de remise en question : il n'y aura aucune vertu de l'échec puisqu'on préférera le déni de l'échec plutôt que d'accepter l'idée qu'on n'y pouvait rien et passer rapidement à autre chose. 

Si vous parvenez à faire abstraction de l'échec, tout en le prenant en compte- si par exemple vous êtes entrepreneur audacieux, que vous tentez quelque chose d’audacieux mais que vous savez que ça peut échouer et que ça finit par échouer - vous le vivez bien au final puisque vous vous y serez préparé.
De même, si vous draguez quelqu'un et que vous savez à l'avance que c'est périlleux, que vous finissez par vous prendre un râteau, et bien vous saviez que c’était possible donc vous ne le vivez pas mal non plus.
Si vous divorcez par exemple et que vous le vivez mal, si vous voulez progresser et éviter de répéter les mêmes erreurs, il ne faut pas chasser ce sentiment de l'échec, il faut justement l'accueillir ! »

C’est réussir à s’ouvrir et remettre ses succès en question

CP : « Tout l'intérêt est de réussir ses ratages le plus possible et non pas simplement de se contenter de réussir ses succès ! Quand on réussit ses succès, on est justement menacé par l'arrogance et la suffisance. 

Quand on réussit ses échecs, on s'ouvre aux autres avec beaucoup plus de tendresse et d'humilité. On comprend mieux

Ce n'est pas une défaite de s'engueuler et d'être en désaccord. Le Graal du couple ne réside pas uniquement dans l’absence de disputes. Il ne faut pas être contre un peu de colère. Il y a des choses qui doivent être exprimées et, parfois, crier un peu fait du bien à tout le monde. 

L'important c'est surtout de se demander "que dois-je dois faire pour ne plus jamais me retrouver dans une configuration pareille ? Il est hors de question que ça se reproduise et qu'est-ce que j'ai fait pour en arriver là ?" 

On se retrouve face à soi-même, on doit être capable de faire face à sa propre difficulté pour pouvoir passer à une phase de construction et de reconstruction

Souvent, on se trompe en projetant sur nos existences une vision un peu décisionnaire alors qu'il faut laisser la vie faire et s'offrir aux rencontres ».

"Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux." Samuel Beckett
"Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux." Samuel Beckett © Getty

C’est réussir à mieux se connaitre soi-même

CP : « Une fois que l'échec a lieu, tout l'enjeu de la culture humaine est de ne pas répéter l'échec à l'identique. Bien sûr, on n'est pas obligé de passer directement d'échec au succès, mais on peut répéter un échec avec des variations, des nuances et ça veut déjà dire qu'on est en train de changer. 

Il y a la phrase qu'on connaît bien : 

L'erreur est humaine

Mais nous allons avoir tendance à nous la répéter en boucle, c'est pourquoi il nous faut compenser cette défaillance de l'instant par le fait de tirer des leçons de nos ratages pour ne pas les répéter à l'identique. Il faut regarder la part de responsabilité que nous avons dans nos erreurs. Ce n’est pas juste l'autre qui est responsable, ça ne se passe pas comme ça. 

Il faut se demander "qu'est-ce que je désire vraiment une fois que l'on échoue ?" Et c'est là qu'on s'aperçoit pourquoi il peut y avoir une vertu de l'échec : on grandit en connaissance de soi et en connaissance de son désir. C'est le secret de la réussite existentielle. Si je ne me connais pas, au fond, je ne pourrais jamais vraiment réussir à être heureux moi-même. 

On se connaît plus, paradoxalement, dans l'épreuve de l'échec

L'échec est un test pour l'intensité de la persévérance du désir. On se prouve à soi-même que, lorsqu'on arrive à se relever, c’est qu’on en a vraiment envie ».

À trop vouloir réussir, l’échec sera plus douloureux...

CP : « On a tous vécu un succès, mais quel qu'il soit, dans la vie privée ou professionnelle, c'est une forme d'ivresse, c'est très agréable, mais ce n’est pas très nourrissant

Tant qu'à faire, il vaut mieux en prendre beaucoup plus sur son dos que pas assez

Pourquoi ? Parce que si on ne prend pas assez sur soi, on va dans le déni. Et il faut arrêter de dire que la faute revient à l’autre, que je n’y peux rien. Il faut se dire que nous ne sommes pas une science exacte. Si on ne prend pas en compte les risques de l’échec, il n'y a pas de début de thérapie possible. 

Il y a plus de sagesse dans l'échec que dans le succès qui présente une forme d'ivresse bien agréable, mais par laquelle on n'apprend pas grand-chose

Tandis que dans l’échec, cette espèce de rencontre du réel nous nourrit davantage »

Réussir à faire abstraction des jugements extérieurs

CP : « Ce qui fait que je suis vivant et que je vais vers l'avant, c'est que je fais un pas de côté vers la créativité extérieure. Il ne faut pas être trop sensible aux jugements extérieurs parce qu'en vérité, ce sont des jugements de personnes qui jugent de l'extérieur à partir de modèles, à partir d'idées, de choses très argotiques, très abstraites

Je pense qu'il faut éviter d'être normatif : à chacun d'inventer son après-échec

Souvent, on s'interdit des choses en raison d'une certaine idée de l'amour, du projet professionnel... 

Au fond, on est trop idéaliste !

Peu importe ce qu’on vous dit, l’important c'est comment vous vivez votre mauvaise expérience et comment vous trouvez des ressorts de réussite dans l'analyse de ce sentiment d'échec.

Accepter l'échec, quel qu'il soit, et repartir à zéro, c'est aussi une aventure de la créativité extérieure, ce n'est pas la fin de l’expérience vécue, c'est sa métamorphose ! L'amour, par exemple, se réinvente en permanence, et il faut ne pas vouloir simplement se conformer à sa propre vision des choses pour évoluer »

Garder confiance en soi malgré l’incertitude de l’échec  

CP : « Ce qui rend dingue c'est de vouloir absolument tout savoir, tout comprendre et d'avoir le contrôle de la situation. On veut être certain de l'amour que l'autre a pour soi mais la confiance c’est justement accepter de ne pas être sûr de son couple, réussir à aimer ce qui d'habitude nous effraie, à savoir l’incertitude et les échecs potentiels

On s'illusionne en voulant se rassurer que l’échec n’arrivera jamais, mais le mieux, c'est de réussir à vivre sans savoir si on va réussir ou échouer

L’idée ce n'est pas d'être sûr de soi, c'est d'accepter la possibilité de l'échec. C'est pour ça qu'il y a un rapport très proche entre l'expérience de l'échec et l'aventure de la confiance en soi. Ce ratage a rendu possible une autre découverte de l'échec : quelle que soit la mauvaise expérience vécue, celle-ci a généré un "nouveau possible". 

Souvent, c'est parce qu'on a échoué qu'on rencontre une autre bonne expérience, ça crée un espace de disponibilité pour rencontrer d'autres personnes et c'est souvent comme ça qu’on réussit ! 

C'est plus fort que nous, on voit toujours dans l'échec une route automatiquement barrée sans apercevoir un panneau d'indication pour d'autres routes ! »

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