Pourquoi peut-on faire confiance à son intuition ? Comment l'aiguiser ? Tour de ces questions avec deux spécialistes : Sylvain Moutier (professeur en psychologie du développement à l’Université de Paris) et Sébastien Bohler (journaliste scientifique et auteur), qui étaient tous deux invités dans la "Tête au carré".

L'intuition n'est pas de la magie, elle s'appuie sur l'expérience pour nous aider à prendre des décisions rapidement
L'intuition n'est pas de la magie, elle s'appuie sur l'expérience pour nous aider à prendre des décisions rapidement © Getty / Shana Novak

Henri Poincaré disait : 

L’intuition trouve, la logique prouve.

Comme elle participe à la prise de décision, l’intuition parle à tous. Mais sait-on vraiment comment elle fonctionne - et à quel point on peut s'y fier ? 

L’intuition, un processus "instinctif" pour décider

Pour le commun des mortels, qui prennent quantité de décisions, sans même s’en rendre compte, l’intuition est cette petite voix intérieure que l’on peut entendre quand on est dans un processus de décision. L’intuition repose sur des processus neuronaux réels étudiés par la science : ce n’est donc pas de la magie ! 

L’une des branches des sciences cognitives, l’étude des processus de décision, a repéré deux processus de réflexion : 

  • des processus lents et rationnels basés sur la logique mathématique
  • des processus plus inconscients, plus rapides : l’intuition

Le cerveau passe son temps à osciller entre ces deux systèmes. La science nous révèle aussi que l'intuition n’est pas innée (elle ne repose donc pas sur rien !), elle est liée à un champ de compétences acquises.

L’intuition fait partie de l’intelligence 

Sebastien Moutier : "Dans nos cours sur l’intelligence, on explique à nos élèves qu’être intelligent ce n’est pas seulement avoir des connaissances mais savoir sélectionner parmi les différents types de connaissances que l’on pourrait avoir à l’esprit. 

Souvent, pour prendre une décision, même si on ne s’en rend pas compte, on résiste à un dilemme parce qu’à une même question, plusieurs représentations, plusieurs « candidats-réponses » peuvent surgir à notre esprit…  Être intelligent, c’est résister aux mauvaises réponses pour accepter la bonne". 

L’intuition, ça marche !

La plupart du temps, les intuitions sont plutôt bonnes surtout dans des champs d’expertises bien précis comme la médecine ou le football parce que le "joueur" a mémorisé toutes les situations passées…

Un groupe de chercheurs hollandais a mené l'expérience suivante : faire visiter 15 appartements à deux groupes d’individus puis leur demandé d'en choisir le meilleur en fonction du prix, de la surface, des charges, de l’exposition… Bref : d'une combinatoire d’éléments complexes. 

  • On a poussé l’un des deux groupes à réfléchir logiquement en prenant son temps… et les résultats ont été mauvais. 
  • On a distrait l’autre groupe : on les a fait jouer aux jeux vidéo, on les a envoyés en promenade… puis on leur a dit : « Prenez votre décision à l’instinct ! », et leurs décisions ont été plutôt bonnes."

L'intuition s'améliore avec l'âge

Sylvain Moutier : "L’intuition est un processus hyper rationnel. Au poker, ou aux échecs, le cerveau du joueur a acquis des habitudes qui vont avoir une vraie forme de rationalité. On part de rationalité adaptative. Ce n’est pas algorithmique, les calculs étant en comparaison trop compliqués et soumis à l’incertitude. C’est pourquoi pendant longtemps le cerveau a tenu tête aux ordinateurs. 

Opposée à la logique mathématique, l’intuition ne fonctionne que si elle est bien entraînée. Pour l’aiguiser, l’expérience est donc essentielle. Plus vous êtes âgé, plus vous avez retenu des situations diverses, et plus il y a des chances que votre intuition soit bonne. À l’inverse, il faut se méfier des fulgurances d’un novice : sa chance de succès est souvent proche du hasard".

L'intuition peut amener à des décisions totalement absurdes

Sylvain Moutier : "Ces chemins intuitifs peuvent nous mener au meilleur comme au pire. C’est le paradoxe : l’intuition a une forme de rationalité puisque c’est lié à des habitudes acquises et qu’elle marche la plupart du temps. Mais dans certains contextes, on produit des décisions absurdes à l’encontre de nos connaissances logico-mathématiques évidentes. 

Un exemple de couac donné par le psychologue Shane Frederick dans son "Cognitive Reflection Test" : imaginez que vous êtes face à la vitrine d’un magasin d’articles de sport et de plage. À travers la vitrine, vous voyez un ensemble : une raquette et une balle. L’ensemble vaut 1,10 €. Vous avez une petite étiquette qui vous dit que la raquette vaut un euro de plus que la balle. Question : combien vaut la balle ? Il y a des chances que vous tombiez dans le panneau. En général, on pense tous à 10 centimes d’euro. Or c’est inexact, on peut le retrouver par un calcul arithmétique tout simple : si la balle vaut 0,10€ et que la raquette vaut 1€ de plus que la balle (donc 1,10€), le total de la balle et de la raquette ferait 1,20 €. Ce qui ne marche pas puisqu’il nous faut un total à 1,10€. La bonne réponse est 5 centimes. Mais pour pouvoir répondre 5 centimes, c’est être capable de résister à l’habitude qu’on a tous de se focaliser sur l’élément de l’énoncé en vue de rattraper nos capacités de calcul arithmétique. Il faut résister à l’intuition née de l'habitude d'entendre « concentrez-vous sur l’énoncé », « la réponse est dans l’énoncé », car ici, ce n'est pas le cas. 

Il n’y a pas d’intuition valable s’il n’y a pas eu beaucoup de travail en amont 

Souvent dans les découvertes novatrices en sciences, il y a un chercheur qui pendant des années creuse un sillon : il prend connaissance de tout ce qui a été publié sur le sujet dans le domaine, il atteint un niveau d’expertise élevé. Puis après un temps d’incubation plus ou moins long, à un moment, l’idée sort, comme l’image de la formule du benzène, ou le tableau périodique des éléments de Mendeleiev. 

L’intuition passe par le corps

Albert Einstein disait qu’il s’était senti physiquement dans un état particulier au moment de trouver la théorie de la relativité. C’est à rapprocher des expériences d’Antonio Damasio sur les marqueurs somatiques de l’intuition : il demandait aux gens de choisir des cartes qui allaient remporter des gains et, au bout d’un moment, il s’est aperçu que les gens avaient des réactions sensées en se fiant à des sensations corporelles… 

Comment aiguiser son intuition ? 

Le meilleur moyen est d’être en contact avec quelque chose qui nous contredit, qui va à l’encontre de nos opinions et de nos stéréotypes. Si quelqu’un vient nous remettre en question, on peut avoir le réflexe d’enclencher la pensée logique, de mettre en branle l’esprit critique

Sébastien Bohler : "c’est le principe du conflit socio-cognitif. D’un seul coup, on va développer une pensée de plus haut niveau face à un argument contraire au sien".

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