A quel âge peut-on lire des histoires à son enfant ? Que lire à son enfant ? Comment le faire accéder au sens profond d’une histoire ? Quand lui lire une histoire ? Bref… Comment transmettre l’acte de lire ?

Transmettre de plaisir unique : la lecture
Transmettre de plaisir unique : la lecture © Getty / Peter Cade

Conscients de l’importance de la lecture pour l’avenir de leurs enfants, les parents se retrouvent souvent démunis face à la transmission de l’amour du livre. Dans l’émission Grand bien vous fasse, Ali Rebeihi et ses invités (le linguiste Alain Bentolila, et Delphine Saulière rédactrice en chef de la Revue J’aime lire) ont donné quelques pistes simples. 

D’abord savoir pourquoi il faut se battre : la lecture est au cœur de l’humain

Alain Bentolila : « Parce qu’il est humain, un enfant communique à l’oral et à l’écrit. C’est le propre de l’homme. C’est pourquoi c’est important de se battre. Pas de se battre pour obliger, mais pour que cet amour de la lecture, ce plaisir de la lecture et cette précision de la lecture ne se perde pas. C’est important, car c’est une caractéristique humaine. Nous sommes des gens du verbe. » 

Mais il faut accepter que la lecture soit un labeur

Alain Bentolila : « Apprendre à lire, c’est un labeur. Mais il faut que le bout du tunnel soit suffisamment visible, pour que ce labeur soit légitimé par des promesses de plaisir. » 

Ne pas oublier de relativiser : les enfants finissent par lire

Delphine Saulière : « Pour les quarante ans de J’aime lire, nous avons conduit une grande enquête avec Harris interactiv sur les enfants de 7 à 11 ans. Contrairement à une idée reçue : les enfants aiment lire. 

Il y a une énorme angoisse des parents, mais 84% des enfants lisent. 

Et ceux qui sont entrés dans la lecture en tirent un énorme bénéfice. Les lieux privilégiés de la lecture varient selon les endroits où ils vivent et selon les habitudes de lecture des parents. Il y a des enfants qui vont lire dans le cadre scolaire où il y a des coins lecture. Mais le premier lieu, c’est la chambre. Les enfants lecteurs débutants sont dans toutes les positions possibles. L’acte de lire est intellectuel mais il met en jeu tout le corps. Ils lisent surtout le week-end (89%) et le soir avant de dormir (85%). Ils lisent aussi beaucoup à la bibliothèque : c’est la chance d’avoir des enseignants, des parents ou des éducateurs qui les emmènent fréquenter ces lieux. » 

Transmettre le plaisir de la lecture commence bien avant que l’enfant ne sache lire

Alain Bentolila : « La lecture passe d’abord la maîtrise du langage, la richesse du vocabulaire que l’on possède, la conscience de l’organisation des phrases… Maîtriser le langage au mieux est essentiel pour l’apprentissage de la lecture. 

Il faut lire des histoires aux enfants avant qu’ils ne sachent lire. Mais attention : lire une histoire à son enfant, ce n’est pas favoriser l’endormissement, c’est plutôt éveiller l’esprit. Chercher le sens caché. » 

Il n’y a pas de haine de la lecture d’emblée, il y a de la peur à apprivoiser

Alain Bentolila : « Il n’y a pas d’enfants qui n’aiment pas lire d’emblée. Il y a des enfants qui ont peur de lire. Un livre peut-être effrayant, car c’est nouveau. Toute lecture nouvelle est inquiétante. Il faut apprivoiser ce moment, rassurer l’enfant. Oui, on ne sait pas ce qu'il y a dans un livre, mais peu à peu, on va savoir. Sauf que pour savoir, au départ, il va falloir travailler un peu… L’apprivoisement va devoir se faire petit à petit. »

On ne laisse pas son enfant seul face au texte, on lui pose des questions

Alain Bentolila : « Pour le sens d’une histoire, il faut commencer par guider la compréhension de l’enfant en lui posant des questions. 

Il faut faire de la maïeutique et le faire accoucher du sens. 

On peut commencer par oser des questions sans l’évaluer. On accueille ses propositions, sans rien dire. Et seulement après, on lui dit qu’on va vérifier ce qu’il y a dans le texte. 

Entre six et huit ans, on peut lui demander de raconter les films qu’il s’est fait. Au début, on peut poser les questions sur les personnages, leurs actions puis la seule question que l’on pose : "quel film tu t’es fait dans ta tête ?". C’est la fonction imageante de la lecture : c’est cette capacité à se faire des images à partir des mots d’un autre. » 

Il faut lire précisément le texte et non raconter l’histoire d’un livre

Alain Bentolila : « Il ne suffit pas de donner un livre pour que l’enfant ait envie de lire parce qu’il ne sait pas ce que c’est que lire. Un enfant ne lira que s’il a conscience de ce que c’est de lire : cet acte exceptionnel qui invite à une liberté formidable d’imagination qui pourtant nous impose un respect particulier pour les mots, le texte et l’auteur. C’est fondamental.

La façon de mal lire assez courante, c’est de faire semblant de lire, d’inventer. On a fait, il y a quelques années, une enquête sur des jeunes en difficulté de lecture pendant trois jours. On leur a donné un texte. On leur a demandé individuellement ce que racontait le texte. C’était l’histoire d’un homme qui, dans une pharmacie, demande des produits que le pharmacien refuse de lui donner. 700/1000 nous racontent une histoire qui n’avait rien à voir avec ce récit, mais on retrouvait le mot pharmacie, police etc… Ils savaient que lire, c’était faire du sens sauf qu’ils faisaient du sens avec rien. On ne sait pas pourquoi. On est passé d’un illettrisme où les gens lisaient douloureusement à un illettrisme où on invente sans tenir compte du texte. C’est pourquoi, il faut lire des histoires et non raconter des histoires. »

Proposer des lectures variées 

Alain Bentolila : « Lisez tous les genres (polars, histoires, aventures...). N’ayez pas peur de lire autre chose que les romans où les lignes se suivent les unes après les autres. Lire un livre, ce n’est pas lire une bande dessinée. Ce n’est pas moins bien, ni mieux. Ce n’est pas pareil. L’essentiel, c’est de ne pas enfermer un enfant dans la lecture stricte d’un livre où il n’y a que de l’écriture. Pas plus que dans la BD. » 

Lire des textes fondateurs

Alain Bentolila : « Il est des textes fondateurs (fables, contes, textes profanes, textes sacrés...) qui font émerger des questions fondamentales que l’on peut lire à partir de huit ou neuf ans. Par exemple, avec une fable de Jean de La Fontaine comme Le loup et l'agneau, on essaye de comprendre l'histoire, sa symbolique, et on décrypte la morale de la fin : "La raison du plus fort est toujours la meilleure". On lui demande : "Et toi qu’en penses-tu ?" »

► 🎧  ECOUTER | Comment transmettre le plaisir de lire aux enfants ?

Avec le grand linguiste Alain Bentolila (linguiste, enseignant à Paris Descartes auteur de La machine à lire et qui publie chez First un ouvrage formidable La joie d’apprendre ensemble, 150 activités ludique pour cultiver le plaisir de lire) et la rédactrice en chef de J’aime Lire, Delphine Saulière.

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