Qu’est-ce que le "ghosting" ? Pourquoi "ghoste"-t-on ? Pourquoi met-on un mot anglais pour emballer l’art de disparaître ? Peut-on en rire ? Qui des hommes ou des femmes "ghostent" le plus ? ... Les réponses sur la séparation en mode lâcheté avec la journaliste pour le site Rue89 Renée Greusard.

Le ghosting, késako ?
Le ghosting, késako ? © Getty / Enes Evren

Elle est en passe de devenir doctoresse ès ghosting. Elle était interrogée par Nadia Daam dans Modern Love. Elle est à l’origine d’une nouvelle série d'articles génialement baptisés « ok Ghoster » au concept fantastique et réparateur : imaginer ce que pourraient répondre les ghosters au lieu de se contenter d'un silence. 

Le "ghosting" un nouveau nom pour une vieille lâcheté ?

Il y a des tas de façon plus ou moins justes de définir le "ghosting", cet art délicat de la séparation déloyale à la sauce Millennials. Wikipédia fait remonter l'expression en 2006 : cela consiste à mettre fin à une relation en interrompant sans avertissement, ni explications, ou communication. Le dictionnaire en ligne classe par ailleurs le terme dans la catégorie violence psychologique. 

Dans le toujours truculent blog des correcteurs du journal Le Monde, on évoque sobrement le "ghosting" en ricanant un peu, comme s'il s’agissait d’une simple évaporation. Dans son livre Ruptures, paru en mars 2019, la philosophe Claire Marín parle du "ghosting" comme d'un nouveau nom, pour une vieille lâcheté.

On emploie un terme anglais mais existe-t-il un équivalent français ? Pour Renée Greusard : "Il n'y a pas vraiment de mots en français, mais pour moi, c'est une évacuation. C'est raide. Mais il faut dire la violence qu'il y a derrière ce comportement. "

Se réfugier derrière un énième terme en ing, ne serait-ce pas une façon un peu malsaine d’adoucir, de rendre un peu plus pop, le simple fait de se comporter comme un pleutre ? Renée Greusard confirme. 

C'est un peu comme les novlangues où on parle de sigles pour des plans sociaux.

"Ghosting" : qui des hommes ou des femmes ? 

Selon une étude YouGov parue en 2015, sur 1 000 adultes américains interrogés plus de 10 % ont eu recours à cette méthode de rupture. Le magazine Elle, quant à lui, avait fait un sondage. Il en ressortait que les femmes étaient plus victimes de "ghosting" (24%) que les hommes (16%). 

Pour nos invités, ceci s'explique par le fait que le plus souvent, les femmes ont la charge affective du couple. C'est elles qui vont engager des discussions pour communiquer et savoir où on en est dans la relation. C'est elles souvent qui vont rompre. 

Si les femmes disparaissent moins du jour au lendemain sans laisser de nouvelles, c'est sans doute parce qu'elles ont été éduquées à savoir communiquer sur leurs sentiments, à savoir exprimer quelque chose. 

Pour le sociologue, Jean-Claude Kaufmann : 

C'est un comportement qui est très masculin parce les acteurs de l'utilitarisme et de la violence psychologique, ce sont essentiellement des hommes. 

La faute aux nouvelles technologies ? 

De son propre aveu, Renée Greusard estime qu'avant, dans une relation, elle pouvait beaucoup plus attendre qu'aujourd'hui. Il pouvait s'écouler 2-3 jours voire une ou deux semaines entre deux échanges avec son ex. Le temps sur Internet, s'est multiplié par dix. Avec l’essor des réseaux sociaux, on est dans l’immédiateté. 

Laurence Allard, maître de conférences en sciences de la communication, explique qu'avant, on pouvait se dire que la lettre avait été perdue et aujourd'hui, on a un petit vu ou un lu qui s'affiche dans la conversation et ça ne laisse pas de place à l'ambiguïté. A la douleur du rejet s'ajoute celle du silence. 

De plus, avec les nouvelles technologies, on a accès à un tas d'informations sur la personne. Ces informations sont le témoignage de l'existence de l'autre. Ce qui rend l'absence de réponse d'autant plus insupportable. 

Pourquoi "ghoste"-t-on ? Et si le "ghosting" n'était qu'une question de consentement ? 

Renée Greusard a interviewé nombre de ces personnes qui disparaissent du jour au lendemain. Pour elle, il n'y a pas de monstre. Les gens ont leurs raisons pour ne pas écrire ou dire les motifs de leur fuite. Par exemple, ils n'osent pas faire du mal. 

Ils ont peur de dire : « j'ai plus envie ».

Parfois même, ils ont envie d’écrire une belle réponse, d'employer les bons mots. Mais la procrastination l'emporte et la réponse tant attendue ne se fait jamais. Il peut s'agir aussi de personnes qui ont peur parce qu'ils ont en face d'elles quelqu’un qui s'est emballé. Et cela les angoisse.  

On a le droit d'avoir couché avec quelqu'un une fois et ne plus avoir envie ensuite. On a le droit d'avoir été six mois ensemble et puis se dire que finalement on n’en a plus envie…

Le "ghosting" c'est donc une question de communication, mais de consentement aussi.

En fait, il faudrait que les gens qui sont sur le point de se faire "ghoster" soient capables de l'entendre. Et il faudrait que les gens qui vont "ghoster" quelqu’un soit capable de formuler qu’ils n’ont plus envie de cette relation. Ce n’est pas une pratique de personnes méchantes ou immorales, mais une manière (peut-être légitime ?) de se protéger. Cela peut-être lié à la dictature de l'instantanéité, de l'hyper disponibilité. 

Il ne faut pas oublier que l'amour, comme n'importe quelles interactions sociales, est habité par des enjeux de pouvoir. Dans le "ghosting", il y a des enjeux de pouvoir et de domination. C’est politique : le silence de l'un impose une violence à l'autre. C'est une façon de garder le pouvoir. 

Comment survivre à un "ghosting" ? 

Le "ghosting"est-il une véritable violence psychologique ?

Quand on "ghoste" quelqu’un, on n’imagine pas que la personne se trouve face au silence, et qu’il n’y a rien de plus intolérable. Ce silence laisse la place à l'imaginaire, aux fantasmes, au doute. Pour les personnes délaissées, des tas de questions allant jusqu'à l'insensé fusent (par exemple « Est-ce que je n'étais pas trop gros(se) pour lui ? », « Est-ce qu'il a senti une odeur pendant qu'on faisait l'amour ? ») 

Si on n'a pas d'explication, s’il n’y a pas de mots posés sur ce qui s'est passé, la porte est ouverte aux fantasmes destructeurs

C'est pourquoi il est vital de se dire qu’on n’est pas la raison du problème. Si la personne "ghoste", c’est qu’elle ne sait pas faire autrement. 

On peut aussi mettre des mots sur la rupture ou la fin de l'histoire, faire soi-même ce qu’on attend de l’autre. Et parler de la façon d’être quitté : « Tu ne réponds plus. C'est assez désagréable pour moi... ». 

Il ne faut pas avoir peur d'afficher des fragilités, de dire c'est douloureux. Souvent, on peut le faire qu’une fois qu'on a pris un peu de hauteur. 

Et plus généralement… Éduquer les garçons (puisque ce sont plus souvent eux qui "ghostent") à dire leurs sentiments. Les inciter à l'empathie, la bienveillance, et au respect. Et repenser les relations amoureuses en termes politiques et de dire pourquoi est-ce qu'on ne peut pas se respecter tout le temps ? 

🎧  ECOUTER | Le Ghosting dans Modern love

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