Bricolage, cuisine, couture, DIY… Dans ce monde en pleine transformation digitale, produire de ses mains est redevenu prestigieux, au point de susciter des changements de trajectoires professionnelles de plus en plus nombreux. Qu'est-ce qui les motive ? Éléments de réponses avec les invités de "Grand bien vous fasse".

De plus en plus de jeunes actifs cherchent leur voie dans l'artisanat après quelques années à travailler en bureau
De plus en plus de jeunes actifs cherchent leur voie dans l'artisanat après quelques années à travailler en bureau © Getty / Hero Images

Arthur Lochmann a délaissé ses études de droits et de philosophie pour faire une formation de charpentier. Il a publié un livre de son expérience, La vie solide - la charpente comme éthique du faire. Au micro d'Ali Rebeihi, il donne son analyse de cette mode du retour au "manuel" :

Ce qui était hier corvée pour la survie (faire pousser sa nourriture ou fabriquer les objets de son quotidien) devient aujourd'hui loisir gratifiant (sous forme de jardinage ou bricolage). 

Il ajoute : "Plus le virtuel et les écrans envahissent nos vies et nos quotidiens, plus nos cerveaux et nos corps réclament du réel, du concret, du manuel. C’est exactement ce qui s’est passé pour le sport : plus nous sommes devenus sédentaires, plus nous avons compris qu’il fallait compenser et se bouger par une activité physique de loisirs… "

Qui sont ces nouveaux artisans ?

Magali Perruchini s'est intéressée à ces nouveaux artisans, ceux qui bousculent les codes en délaissant les bureaux pour des métiers jusqu'ici dévalorisés. Elle est allée à leur rencontre et a publié une galerie de portraits. Pour certains, il s'agissait d'une vocation depuis l'enfance, pour d'autres, le chemin vers l'artisanat était plus erratique.

Arthur Lochmann en est un exemple, avec cet itinéraire atypique naviguant entre droit, philosophie et charpente. 

Alix D Reynis en est un autre : elle devait devenir notaire, comme son père et son grand-père avant elle, mais elle a finalement choisi de chercher sa vocation ailleurs. Après des détours en tant que sculptrice puis chef de chantier, elle est devenue modeleuse : créatrice d'objets d'art de la table en porcelaine.

Magali Perruchini explique que souvent ces nouveaux artisans "étaient des "têtes bien faites" à qui on disait de faire des études pour avoir un bon métier, un bon salaire. Et puis une fois dans un métier vide de sens, ils ont écouté cette voix en eux qui leur rappelait ce qu'ils avaient véritablement envie de faire. Il y en a plein qui savaient depuis dix, quinze ans qu'ils aimaient un contact avec la terre, avec la pâte. Ils ont fait un détour par un autre métier, mais personne ne le regrette parce qu'ils se servent aussi de leur première expérience professionnelle pour la mettre au service de leur nouvelle activité en tant qu'artisan".

Fuir les jobs à la con 

Derrière ces nouveaux itinéraires professionnels, il y a une crise de la vocation au travail. L'anthropologue américain David Greberg a théorisé cela sous le nom de bullshit jobs : tous ces métiers où, une fois rentré(e) du travail le soir, on ne sait pas ce qu'on a fait de sa journée. ► Et vous, avez-vous un job à la con ? Faites le test (sur Libération)

Retourner vers les métiers artisanaux, c'est aussi retrouver du concret. À la fin de la journée d'un menuisier, d'un pâtissier ou d'une céramiste, il y a un production tangible qui est réalisée. Maxime Couve, lui, fabrique des vélos sur mesure :

C'est une joie presque enfantine et une grande satisfaction de pouvoir dire : c'est moi qui l'ai fait.

Donner du sens à ses actes

Magali Perruchini a observé au cours de ses rencontres avec les néo-artisans, à chaque fois, "un besoin de donner du sens à son activité, qui passe notamment par le fait de se sentir utile et de se confronter à la matière". 

Nous évoluons dans une société très dématérialisée, où nombre d'entre nous rentrent chez eux le soir avec un sentiment de vacuité. C'est d'ailleurs ce que constatait déjà en 2013 le philosophe Matthew Crawford :

L'une des principales sources du mal-être contemporain au travail tient sans doute à un excès d'abstraction.

Travailler la matière donne un sens, une finalité à ce qu'on est en train de faire. La charpente en est un exemple : "couvrir une maison, c'est offrir un refuge aux gens qui vont habiter dans cette maison". Magali Perruchini observe que les nouveaux artisans choisissent en général des métiers ouverts sur les autres. Christophe Vasseur a quitté son poste de directeur commercial pour se lancer à 33 ans dans la boulange, il témoigne : 

J'exerce un métier formidable, je rends les gens heureux.

Christophe Vasseur : "J'exerce un métier formidable, je rends les gens heureux"
Christophe Vasseur : "J'exerce un métier formidable, je rends les gens heureux" © Getty / OJO Images

Retrouver la poésie du geste

L’université est le domaine de l'écoute, de l'écrit et de la lecture. Un univers bien loin de la matière… pour ces néo-artisans, il a fallu quitter l'analyse froide et apprendre à travailler avec ses cinq sens, acquérir "l’intuition de cette matière" et faire en sorte que les outils deviennent des prolongements de soi.

Jeremy Maxwell Wintrebert a ouvert en 2014 l'unique atelier de soufflage de verre de Paris. Il explique : "le langage de mes mains est plus vieux que mon langage parlé. Quand je travaille, je suis en conversation avec la matière. [...] Je connais la personnalité à la fois impérieuse et fragile de ma matière avec laquelle j'ai tissé une relation intime".Arthur Lochmann explique au micro d'Ali Rebeihi : 

Ce qui est caractéristique du travail artisanal, c’est qu'on utilise l'ensemble de son corps.

"On apprend à remobiliser ses sens, à être attentif à l'ensemble des phénomènes qui se produisent autours de nous et non pas être focalisés sur un contenu de sens." Illustration avec un exemple concret : "Quand on pense se servir d'une scie avec une main, on constate que pour scier droit, il faut aligner le coude avec l'axe de la scie. Ensuite, que pour aligner le coude, il faut poser le buste dans une certaine disposition, qui vient de comment on a planté ses pieds dans le sol. Donc bien scier, ça vient des pieds".

S'inscrire dans le temps (à plusieurs niveaux)

D'une part : le travail manuel résiste à la frénésie contemporaine puisqu'accomplir un geste demande, nécessairement, un certain temps. On ne peut pas l'accélérer. Christophe Vasseur (le boulanger) témoigne : "Nous évoluons dans une société qui est pressée, mais il y a des métiers où l'on n'aurait pas dû modifier la temporalité. Pour faire du bon pain et de bonnes viennoiseries, il faut du temps et un bon tour de main".

D'autre part : on s'inscrit aussi dans le temps long, comme le souligne Arthur Lochmann : "C'est très rare aujourd'hui les gestes qui sont destinés à perdurer. Mais quand on installe un panne faîtière, on l'installe pour les 30, 40, 50 prochaines années"

Enfin, les artisans lorsqu'ils sont en train de produire sont en communion avec le geste qu'ils sont en train d'accomplir. "Ils se retrouvent dans cet état de flow où on est pleinement concentré à sa tâche et où on se sent bien" note Magali Perruchini.

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