Douze bouteilles de vin et 320 sarments de vignes reviennent de l'Espace, après un an dans la Station Spatiale Internationale. Ils seront comparés à des lots restés sur terre. Leurs éventuelles modifications sous l'effet des radiations et de la micropesanteur pourraient servir à inventer l'agriculture de demain.

Ça ce sont des grappes de cabernet classique. Les sarments envoyés dans l'espace permettront-ils demain d'avoir des vignes qui s'adapteront au réchauffement climatique ?
Ça ce sont des grappes de cabernet classique. Les sarments envoyés dans l'espace permettront-ils demain d'avoir des vignes qui s'adapteront au réchauffement climatique ? © AFP / Robert Harding Heritage / Tim GRAHAM

Et si l'avenir de la vigne passait par l'espace ? Pour s'adapter au réchauffement climatique, les modifications subies par les plantes lors d'un vol prolongé pourraient-elles être utile ? Pour le savoir, la start-up Space Cargo Unlimited a envoyé, pendant 14 mois, dans la Station spatiale internationale (ISS), douze bouteilles de vin et pendant 14 mois, 320 sarments de vigne.  

Merlot et Cabernet diront dans trois ans s'ils ont été durablement modifiés par ce séjour en apesanteur, tant au niveau de leur végétation que des fruits qu'ils produiront. D'ici là, à Bordeaux, le vin sera dégusté, comparé et analysé. Les sarments, eux, ont déjà été replantés par le leader mondial dans la production de plants de vigne, l'entreprise Mercier, dans le cadre d'un partenariat avec la jeune pousse.

Dans le cadre du projet WISE, Space Cargo Unlimited, associé à l'Institut de la Vigne et du Vin, l'université d'Erlangen en Allemagne et le CNES, s'est lancé dans un programme pluriannuel de recherche appliquée. La question étant de savoir si le séjour en apesanteur donne aux végétaux une résilience qui les rendra plus forts face au réchauffement climatique. "Tous les organismes vivants exposés à l'environnement spatial vivent un stress extrêmement élevé car il n'y a pas de gravité. Or la gravité, c'est le seul paramètre de la vie qui depuis 4 milliards d'années n'a pas évolué sur Terre. L'enlever provoque un stress immense qui génère des évolutions naturelles" explique Nicolas Gaume, co-fondateur de l'entreprise. "Les plantes qui survivraient à ce stress seront plus résilientes pour faire face à des stress moins élevés comme ceux du réchauffement climatique, la salinité ou la sécheresse" ajoute t-il. 

Les 320 sarments de vignes ont été conditionnés dans de petits puits regroupés sur cette plaque.
Les 320 sarments de vignes ont été conditionnés dans de petits puits regroupés sur cette plaque. / Cargo Space unlimited

50 ans de recul sur la vie en apesanteur

Depuis qu'il existe des stations orbitales, de nombreux organismes vivants ont été emmenés en orbite et exposés à l'environnement spatial. Après la chaine Laïka, il y a eu des salamandres, des souris, des rats. Parmi les végétaux, les chercheurs ont étudié les modifications fondamentales et vérifié qu'il serait possible de nourrir éventuellement des astronautes. Ont ainsi été cultivés et étudiés, l'arabidopsis, plante modèle de laboratoire, des fleurs , de la salade, de la moutarde, du radis, du lin. Cela a permis de découvrir comment les fluides circulaient (l'eau en particulier), quelle orientation prenait la plante, si elle parvenait à aller au bout de sa croissance. 

Au niveau génétique, les travaux scientifiques ont montré l'impact d'un séjour long. Les jumeaux Kelly ne sont plus tout à fait les mêmes après que l'un d'eux a séjourné un an d'affilée dans l'ISS. C'est sur ces modifications génétiques, cette fameuse résilience que compte Nicolas Gaume. "Le vrai sujet, ce n'est pas de développer des mécanismes précis par rapport à des agressions précises, c'est d'améliorer la résilience de ces plantes". Pour Stéphanie Cluzet, il sera difficile de savoir la cause des variations observées. L'environnement spatial, c'est un tout et il sera difficile de distinguer le rôle de la micro gravité par rapport aux radiations.

Plusieurs années avant d'observer un résultat

"On doit attendre que les plantes se soient développées pour avoir une information" détaille t-elle. Pour démarrer l'analyse, il faudra attendre que les sarments, déjà replantés, grandissent. "La particularité de la vigne est qu'elle prépare dans ses bourgeons une partie des feuilles de l'année suivante. Il nous faut attendre un certain stade foliaire pour étudier les organes potentiellement modifiés". Qu'est ce que ces plantes auront de particulier ? Des modifications épigénétiques transmissibles à la descendance. 

Par clonage, il serait alors possible de conserver ces caractères d'intérêt. Le groupe Mercier, spécialisé dans la création de vignoble, aura la charge de ce clonage d'une partie des 320 sarments de vigne selon la méthodologie "self guided evolution" mise au point par Michael Lebert du département de biologie cellulaire de l'Université Fraunhaufer Erlangen en Allemagne. Le groupe Mercier souhaite créer de nouvelles variétés de vignes. Reste à savoir si ces sarments, porteurs de promesses, se révèleront porteurs de réels "avantages" pour résister au réchauffement climatique. 

Les 12 bouteilles de vin ont été transvasés dans des contenants adaptés à l’espace
Les 12 bouteilles de vin ont été transvasés dans des contenants adaptés à l’espace / Cargo Space unlimited

Au sein de l'unité Œnologie de l'Institut de la vigne et du vin, Stéphanie Cluzet, enseignante-chercheuse à l'Université de Bordeaux mènera, avec une quinzaine d'autres chercheurs, les analyses. Observation au microscope, recherche de polyphénols et terpénoïds importants pour le goût et la résistance aux maladies, étude de la croissance des plantes, identification des changements dans l'ADN des plantes... tout sera passé au crible avant d'envisager une culture. La scientifique reconnaît que rien n'est acquis : "On va regarder la bouture foliaire puis l'amener au champ. Dans 2 ou 3 ans, si tout va bien, on aura les premiers fruits. Ensuite seulement, on enclenchera des analyses au niveau de la baie, du mou puis des micros vinifications pour déterminer si le vin diffère". 

Pour Nicolas Gaume de Space Cargo unlimited, les ambitions vont au delà :"On a une approche de botaniste". Si la vigne est intéressante car très sensible au changement climatique, les résultats du programme WISE sur ce "matériau d'étude" pourraient servir plus tard à d'autres cultures agricoles. Pour lui, la réponse à la montée des températures, la pénurie en eau, ou la salinité de certains sols, est à chercher dans la technologie. Et l'Europe a là, selon lui, une occasion de briller.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.