Nous avons pu entrer dans le lieu le plus secret de la Bibliothèque nationale de France : la réserve où sont conservés les 5 000 livres les plus précieux, pour des raisons historiques et esthétiques. Voici 7 de ces livres.

La réserve des livres rares de la BnF
La réserve des livres rares de la BnF © Radio France / .

La Bibliothèque Nationale de France s'est constituée en 1790 à partir du fond de ce que l'on appelait la bibliothèque royale. Dans ses réserves sont déposés systématiquement les livres édités, selon la procédure du dépôt légal. Ainsi un exemplaire de chaque livre édité en France est conservé dans ses rayons. Parmi ceux-là, de tous temps, certains revêtent aux yeux des conservateurs de la bibliothèque un caractère plus précieux, c'est à dire, un aspect historique, remarquable, esthétique, supérieur aux autres. Ceux-là forment une collection de 200 000 livres rares. Parmi eux, 5 000 environ sont encore plus précieux que les autres.  

Font partie de ces trésors les deux exemplaires de la bible de Gütenberg datant de 1455, premiers livres imprimés avec des caractères mobiles en Europe, à Mayence. Mais il y a plus notable encore dans une petite pièce des tours du site Tolbiac de la BnF. Si les volumes détenus ici ont pu être, pour certains, rangés dans la tour de la Fauconnerie du palais du Louvre, où Charles V a initié  l'esprit de collection pour les livres, ils séjournent désormais dans une salle d'aspect tout à fait banal. En revanche seule une trentaine de personnes est autorisé à y entrer. 

Le premier grand atlas de la Lune

L'atlas lunaire, "Selenographia" d'Hevelius
L'atlas lunaire, "Selenographia" d'Hevelius / BnF/ Gallica

Dans cette salle maintenue à une température de 19 degrés, le livre le plus emblématique de cet espace, rare pour son intérêt historique, autant qu’esthétique, est un livre scientifique. 

Il s'agit d'un exemplaire de la Selenographia du savant Hevelius. Ce grand livre, premier grand atlas lunaire, très richement illustré a été imprimé à Gdansk en 1647 et offert à Louis XIV en 1663 par son auteur. La sélénographie consiste en l'étude de la surface et du relief de la Lune. Mers, montagnes, cratères ont été nommés par Hevelius grâce aux observations faites avec les télescopes. Après Galilée, et avant Newton, Hevelius, astronome, dessinateur et graveur polonais, a consacré sa vie à l'observation de la Lune, des étoiles et des comètes. Il construisait ses propres instruments. Son atlas est publié deux ans après la première cartographie complète de la Lune par le Hollandais Michael Van Langren.

Les dernières corrections de Baudelaire sur Les Fleurs du mal 

Détail des épreuves corrigées des Fleurs du Mal, de Charles Baudelaire
Détail des épreuves corrigées des Fleurs du Mal, de Charles Baudelaire / BnF

Sur les étagères en bois de cette pièce, appelée grande réserve, malgré ses quelques soixante mètres carrés seulement, on trouve un livre qui porte la cote Rés. p. Ye. 3006. C'est forcément un exemplaire unique puisqu'il s'agit des épreuves corrigées de l'édition originale des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire en 1857. Son éditeur, Auguste Poulet-Malassis, y écrit sur la première un petit mot ironique, voir agacé. Il signale à l'auteur, qu'il attend (trop longtemps) les corrections à apporter à son texte. En feuilletant on remarque toutes les annotations du poète. Il ne se contente pas de signer des coquilles, mais réécrit complètement la page où il rend hommage à Théophile Gautier. Il modifie aussi certains poèmes. Dans Le soleil, "au fond des carrefours où pendent aux masures, les persiennes...", devient "le long du vieux faubourg, où pendant aux masures, les persiennes....". 

> Consultez ce livre sur Gallica 

Un livre écrit en grec, annoté et commenté par Racine à 16 ans

Les annotations de Jean Racine, sur le texte en grec de Plutarque, concernant la vie de Caton, homme politique romain
Les annotations de Jean Racine, sur le texte en grec de Plutarque, concernant la vie de Caton, homme politique romain / BnF/ Gallica

La BnF détient une édition en grec des Vies parallèles de Plutarque, publiée à Florence en 1517. Plutarque est un philosophe grec mort en 125 après JC. Dans ce livre il fait le portrait de personnages illustres grecs et romains, et les compare deux par deux. Racine, lui, est le poète et dramaturge du XVIIe siècle, encore étudié au lycée aujourd'hui, auteur des tragédies célèbres, comme Phèdre ou Britannicus. 

Ce qui est marquant dans cet exemplaire des Vies Parallèles, c'est de voir que le jeune Racine, âgé de 16 ans, étudiant au collège de Port-Royal à Paris, lisait le grec parfaitement, au point de l'annoter chapitre après chapitre. L'enseignement des textes anciens, en grec en particulier était une spécificité de ce collège. Racine gagne-là un précieux savoir et une connaissance intime de la pensée grecque, auxquels les dramaturges de son époque n'ont pas été initiés. 

Un ancêtre de la bande dessinée

L'Apocalypse de saint Jean, livre xylographique datant de 1470
L'Apocalypse de saint Jean, livre xylographique datant de 1470 / Gallica / BnF

C'est un peu désinvolte de comparer à une bande dessinée l'Apocalypse de saint Jean placé dans cette réserve, mais ses illustrations et ses écrits par "bulles", nous y incitent. De quoi s'agit-il exactement ? D'une édition xylographique de l'Apocalypse de saint Jean, imprimée  vers 1470. Les livres xylographiques sont aussi des livres imprimés, mais ils utilisent une technique différente de celle de Gutenberg. Plutôt que des caractères mobiles, pour chaque lettres (la typographie), on utilisait des planches de bois. Ces planches ne comportaient que des images, et le texte était ajouté à la main. Les deux techniques ont coexisté au début de la histoire de l'imprimerie, puis assez vite, la méthode Gutenberg l'a emporté. 

Pourquoi cet Apocalypse fait-il penser à une bande dessinée ? Parce que le dessin y est majoritaire, il décrit une histoire religieuse, à l'usage des représentants de l'Église chargé de la transmettre au peuple. Les dessins, en rouge, vert, brun et parme, sont surmontés de courts textes en latin. Les couleurs sont posées sur les dessins en sur-impression, et c'est pour cela que l'on a l'impression parfois que "ça dépasse". Le livre fait soixante-cinq pages. Il a été imprimé en Allemagne rhénane à Mayence ou Strasbourg. 

> Consultez l'Apocalypse de saint Jean 

Un livre entièrement métallique des futuristes italiens

L'Anguria liricade Tullio d'Alibsola (Rome, Edizioni futuriste di poesia, vers 1934)
L'Anguria liricade Tullio d'Alibsola (Rome, Edizioni futuriste di poesia, vers 1934) / BnF/ Gallica

On trouve même dans cette malle au trésor un livre entièrement métallique. C'est un livre d'artiste, c'est-à-dire qu'il appartient à cette catégorie d’œuvres d'art qui se présente sous forme de livre.

La BnF recherche les plus remarquables d’entre eux, notamment dans les ventes aux enchères. Elle a constitué ainsi une collection conséquente de livres émanant du mouvement futuriste en Italie. La dernière acquisition est l'Anguria lirica de Tullio d'Alibsola. Ce petit livre de poésie est entièrement métallique, imprimé en couleurs sur 21 feuillets de fer-blanc, couverture comprise, selon la technique dite "litto-lata", monté dans un dos cylindrique de fer-blanc. Les illustrations lithographiques sont de Bruno Munari. La "litto-latta" est un atelier mécanique pilier des artistes futuristes. Il permettait de créer des boîtes, des planches et des pots en métal lithographiés, et était devenu un haut-lieu du futurisme. Deux livres phares du mouvement y ont été lithographiés sur des feuilles d’étain : Mots en liberté futuristes tactiles, thermiques, olfactifs de Filippo Tommaso Marinetti en 1932 et cet Anguria lirica de Tullio d’Albisola.

Il a été tiré en 1934, à 101 exemplaires, dont 50 seulement ont été mis en vente. Cet ouvrage important dans l’histoire du futurisme italien, a été acheté à la vente d’une collection privée en novembre 2019, grâce au mécénat de la fondation Breslauer. Il est en très bon état, ce qui est rare. Le fait qu’il soit métallique le soumet à la rouille, rend sa reliure fragile et sa manipulation délicate. 

Le premier livre imprimé de l'Imprimerie royale, et le premier livre relié en France

Le verso de la page de garde du livre "Epistolae de Gaspare de Bergame
Le verso de la page de garde du livre "Epistolae de Gaspare de Bergame / BnF/Gallica

Gasparin de Bergame est un enseignant et grammairien italien, qui renouvela le genre épistolaire. Son recueil d'Epistolae (lettres) est le premier livre imprimé en France en 1470. Il s'agit d'un recueil de lettres en latin. Le livre a été imprimé dans l'atelier de la Sorbonne par Jean Heynlin et Guillaume Fichet. Heylin fait venir à Paris la première presse à imprimer qu'il fait installer dans des locaux dépendants de la Sorbonne, sous autorisation du roi Louis XI. 

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Il côtoie dans les rayons de la BnF, une Imitation du Christ, datée de 1640. Ce livre est remarquable pour le luxe apporté à sa reliure. Il s'agit d'une mosaïques de différents cuirs, dorée, et signée Florimond Badier. Cet artisan a signé trois de ses reliures, ce qui ne se faisait pas en principe. Il s'est aussi illustré par ses pamphlets à l'encontre de Mazarin. Mais ce qui reste à la postérité aujourd'hui c'est le soin qu'il a apporté à cet ouvrage. L'Imitation du Christ, manuel d'ascèse, a été du Moyen Age jusqu'au XIXe siècle un succès de libraire, aussi prisé par certains que la Bible. 

Reliure mosaïquée et doublée signée par le relieur Florimond Badier, première reliure signée française, réalisée vers 1655 sur le premier livre sorti des presses de l'Imprimerie royale (Imitation de Jésus-Christ en latin, 1640)
Reliure mosaïquée et doublée signée par le relieur Florimond Badier, première reliure signée française, réalisée vers 1655 sur le premier livre sorti des presses de l'Imprimerie royale (Imitation de Jésus-Christ en latin, 1640) / BnF/ Gallica
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