Maison, enfants, boulot, mariage, elles remettent tout en question. Ce besoin insatiable de casser l'idéal féminin, de prendre son indépendance, de déconstruire les schémas de vie préconçus leur a donné l'envie de s'émanciper par le voyage. Elles sont des milliers à prendre leur envol pour se donner confiance.

Pour l'essayiste Lucie Azéma, le voyage est l’un des moyens les plus symboliques pour s’affranchir de sa condition de femme.
Pour l'essayiste Lucie Azéma, le voyage est l’un des moyens les plus symboliques pour s’affranchir de sa condition de femme. © Julien Modolo

Alors que notre quotidien est marqué par la sédentarité, des milliers de femmes choisissent une vie plus nomade et aventureuse. Sur le groupe Facebook "We are Backpackeuses !", destiné aux femmes pour parler voyage, elles sont près de 140 000 à s'encourager à prendre le large pour une vie meilleure. Cette longue période de privation de liberté due à la crise sanitaire a été un déclic. Qu'elles aient plus de 50 ans ou tout juste 20 ans, elles ont décidé de franchir les limites qu'elles s'étaient imposées. Témoignages. 

"À chaque fois que je pars, je me retrouve un peu plus"

L'idée de voyager seule, de faire l’expérience de soi-même face à l’inconnu lui a été suggérée par un psychothérapeute. À 53 ans, Christine Decamp n'a jamais voyagé seule. Aujourd'hui elle veut franchir cette étape pour prendre confiance en elle : "Je pense avoir pas mal donné que ce soit au niveau familial et professionnel. J’ai travaillé pendant plus de 30 ans en CDI. Je me sens un peu oppressée par rapport à cette situation professionnelle stagnante. Je suis divorcée depuis presque six ans et je suis avec un nouveau compagnon qui me fait vivre les montagnes russes depuis cinq années. J’ai toujours été accompagnée d’un conjoint dans ma vie et je me dis qu’il est grand temps que je la booste en changeant mon quotidien, en le bousculant"

Besoin de liberté ou fuite en avant ? 

Pour Marie Bocquier, 35 ans et sans enfant, le voyage est gage de liberté : "Personnellement je cherche de la stabilité dans l'instabilité. Ce besoin de voyage me rend libre. À chaque fois que je reviens chez ma famille, mes amis, quand les choses tournent mal au travail ou en amour, je "fuis", je cherche à partir, à construire ailleurs. Je rentre à chaque fois à contre-cœur, car ces escapades, en général d'un à quinze mois me remplissent, par leurs rencontres, leurs paysages, leurs langues. À chaque fois que je pars, je me retrouve un peu plus. Je n'ai pas envie d'avoir d'enfant. Je suis égoïste et je ne trouve pas que cela soit un si grand défaut. Un jour, quand je serai complètement remplie de mes voyages, de mes rencontres, j'arriverai à me stabiliser mais me connaissant de mieux en mieux, le plus tard sera le meilleur ! Je pense que certaines d'entre nous ont besoin de partir, pour mieux revenir, mieux se connaître et surtout mieux savoir ce qu'elle veulent et ne veulent pas".

Un changement mûrement réfléchi pour Aiyanna Maste, après des mois d'hésitations et de questionnements : "J'ai décidé de quitter l'Australie où je vis depuis 6 ans, mon job bien rangé, ma colocation et une vie confortable pour répondre à mon rêve de petite fille et non plus aux diktats sociaux. Le schéma connu, travail, famille, ce n'est pas ce dont j'ai envie. Peut-être est-ce moi la personne au discours erroné, mais je sens encore que la société attend que l'on se range confortablement dans une case. Les gens ont peur, moi aussi j'ai eu peur, non pas de ma décision car je savais au fond que c'était la bonne, mais plutôt du regard que l'on porte sur moi si je réalise ma vie en dehors de ces codes. C'est ce que j'ai longtemps ressenti. Nous avons tous un besoin, petit ou grand, de validation que ce soit avec notre famille, nos amis, notre travail, la société, et je pense que les citoyens craignent d'être rejetés."

Problème de légitimité

Comme Aiyanna Maste, beaucoup de femmes s'interrogent avant de franchir le pas. "Les femmes sont sociabilisées pour avoir peur, pour être prudentes", selon l'essayiste Lucie Azéma, qui vient de publier Les femmes aussi sont du voyage, L'émancipation par le départ  (Ed. Flammarion). 

S’inspirant des histoires vraies de la littérature de voyage et de son expérience personnelle de baroudeuse, l’autrice dénonce la vision masculine de l’aventure : "Encore aujourd'hui, les femmes qui voyagent ne sont pas prises au sérieux. La figure de l'aventurier c'est l'homme, la figure du Tarzan. Les femmes sont plus angoissées à l'idée de partir seules car elles ont plus d'injonctions à se stabiliser. Des injonctions liées au foyer et à la maternité". 

Pour l'autrice-voyageuse, il est clair que les femmes ne se poseraient pas tant de questions si elles étaient des hommes. Pourtant, voyager n'est pas plus dur lorsqu'on est une femme, rassure t-elle. "Quand on s'apprête à voyager toute seule, les premières questions de l'entourage sont toujours 'mais tu n'as pas peur ?', surtout dans les pays réputés comme dangereux. Il y a toujours des mises en garde."

Beaucoup ont encore peur de se retrouver seules face à l'inconnu comme Christine Decamp : "Si je décide de partir seule dans un premier temps, je choisirai l’Europe car j'ai peur du danger. Je verrai en fonction de ma première expérience ce qu’il en ressortira pour affronter des destinations plus lointaines comme l’Asie"

Cette peur de se retrouver seule face à soi-même en terre inconnue, Aiyanna Maste l'a surmontée : "Pour en arriver à ce choix, j'ai dû entreprendre un travail intense sur moi-même, un travail psychologique pour accepter de me choisir en premier, accepter que mes choix ne plairont peut-être pas mais qu'ils m'appartiennent. Accepter que ma vie est précieuse et que j'en ai une, une seule et qu'il faut que je la vive pleinement. Il faut sacrément du courage pour sauter dans le vide sans savoir si le parachute ou le matelas nous attendra à l'atterrissage mais ça ne me fait plus peur."